|
Je
me déteste quand je m’allume un stylo et après,
quand le goût du plastique imprègne mes poumons, je
laisse la cendre dans la tasse pleine de café que, en
plus, j’ai oublié sur le feu et il est brûlé. Je me
déteste quand je n’ai pas les mains suffisantes pour
fumer, t’écrire et boire du café, et j’aimerais
bien être le poulpe du jardin que les Beatles évoquent
à la radio. Les jours comme celui-ci c’est normal que
je fasse tomber un livre par terre, et quand je
m’incline pour le prendre, je fais tomber les lunettes
de soleil, et quand je m’incline pour les prendre
alors je fais tomber mon dossier, il s’ouvre, et la
rue se couvre d’araignées qui se pressent pour se réfugier
sous les roues, et dans les magasins de vêtements chers.
Alors
je reste immobile, en regardant les âmes charitables
(ou en peine) du lundi matin qui courent comme des
folles derrière les araignées. Ensuite ça m’amuse
d’être un foutu désastre, être seulement une pelote
de cheveux ébouriffés et sans toilette. Et je rigole,
un peu hystérique au coin de Gran de Gràcia. Le rire
insistant ne me permet pas d’entendre le bus, qui ne réduit
pas sa vitesse parce qu’il n’a ni arrêt ni feu
rouge et il klaxonne épouvanté...
La mort est comme ça, pleine de papiers, d’araignées,
de gens et de camions. Aujourd’hui, être morte ne me
fait rien. Je suis en partie incrustée dans les feux
avant du bus d’une ligne que je n’ai pas eu le temps
de découvrir. La vérité est que je m’en fiche pas
mal d’avoir le nez en purée et quatre ou cinq trous
à la bouche qu’on ne peut pas voir parce que, de
chaque dent arrachée, il en sort un sang noir et dense,
en caillots. L’autre partie de mon corps a rebondit
sur le parechocs, et elle s’est traînée quatre ou
cinq mètres sur le bitume. J’ai la jupe et les
culottes déchirées, et on peut voir mon cul tout plein
d’égratignures. C’est égal. Tu ne me reconnaîtrais
pas avec la pommette droite enfoncée, la mandibule décrochée,
les dégoulis de sang enragés qui me glissent sur le
cou mais ne me chatouillent plus. La vérité est que
les jours comme celui-ci où je me déteste tellement,
ça ne me fait rien d’être une morve dans le coin le
plus aigre d’un matin de travail.
C’est
curieux d’observer comme les autres souffrent pour toi.
Dans le quadre de ton indifférence tu vois tous ces
visages, préoccupés et terrorrisés: des femmes qui
couvrent les yeux de leurs enfants (il y a des heures
qu’ils devraient être en classe); des hommes qui
veulent dominer la situation et crient que quelqu’un
appelle une ambulance; le chauffeur, qui frappe sa tête
contre la porte de son bus et se répète qu’il aurait
pu l’éviter. Et, entre temps, on entend sonner les
cloches, ponctuelles et imperturbables, comme tous les
jours. Le charcutier, la vendeuse de marrons, les employés
de la banque... tout le monde regarde le spectacle de
son établissement mais sans le courage de le quitter.
Et les autres curieux qui, en allant au train ou chez le
coiffeur, regardent du trottoir, et essayent d’effacer
la flaque de sang de leur mémoire. Mais c’est un sang
tellement rouge, j’ai un sang tellement rouge, qu’il
saute à leur rétine, il les éblouit. Une vieille
femme pleure assise sur la marche d’une vitrine. Un
inconnu l’embrasse. Mes notes du cours ont une dévotion
bizarre pour mes liquides et se salissent de globules
morts.
Les voitures qui sont au premier rang sont arrêtées et
vides, leurs conducteurs marchent d’ici à là-bas en
gesticulant et en parlant très vite. Les voitures qui
sont derrière ne comprennent rien. Tu vois? Même morte
je suis absolument chaotique.
Ensuite
on écoute les premières sirènes. C’est amusant d’être
la protagoniste d’un dénouement qui est, de toutes façons,
inévitable. C’est amusant de voir tout le monde mal
à propos. Définitivement ils perdent leur temps en
croyant qu’ils font quelque chose d’important. Je
suis morte. Et je ne suis pas morte comme aux jeux
d’enfants où on tendait les bras et les jambes,
allongés avec la langue hors de la bouche. On comptait
jusqu’à dix et on reprenait notre jeu. Je me souviens
qu’une fois Marc est resté allongé très longtemps
et de sa bouche il n’en sortait pas une langue mais
une bave jaune très désagréable. Après ça Marc a
mis ses yeux en blanc et il bougeait comme si la terre
brûlait. La maîtresse nous a grondé avec des cris épouvantables,
elle disait que Marc avait une maladie très grave et
qu’on devait faire très attention. Ensuite elle a
pleuré. Je n’avais jamais vu pleurer la maîtresse,
mais le chapitre de Marc est un sujet qu’on va laisser
de côté. Je suis morte et tous ces gens là devraient
aller tout de suite au travail, sinon peut être
qu’ils vont provoquer des pertes irréparables dans la
chaîne de production de notre système capitaliste.
Un
policier qui me lit l’esprit dégage la foule «Allez,
allez, il n’y a rien à voir ici». Il se trompe,
l’ami! Je suis morbide! Tous ces films que ces gens
voient en differé et qui remplissent leurs cellules
photoélectriques de violence...maintenant ils ont le
sang en direct, la mort en direct! Les odeurs. Parce que
la mort a une odeur offensive, une odeur pénétrante
qu’il est très difficile d’arracher du nez. Ils se
moucheront pendant toute la journée, mais je serai là,
défaite, sale et cassée, dans leurs fosses nasales.
J’aime être déformée. Se rappeler du visage d’un
mort doit être une chose traumatique. Avoir le visage
tout plein de sang et de cheveux me soustrait de
l’identité. Ça me fait objet.
Pol
et Laia sont arrivés. Ils viennent du supermarché avec
le panier plein de pommes de terre. Ils regardent d’un
regard de matin quotidien. Je suis contente d’avoir
mis ma nouvelle robe, comme ça ils ne me reconnaîtront
pas. Je ne sais pas comment Pol réagirait, on a vêcu
ensemble pendant deux ans. Il semble imperturbable;
nerveux, mais insensible. Laia pleurera. Elle pleure
toujours, même au cinéma. En tous cas Laia va être la
plus forte, finalement: la mort de son père, il y a
deux ans, lui a montré (brutalement) comment elle doit
se comporter. C’est curieux de voir comme tous ces
gens, les cris, les klaxons, la police, les sirènes, ne
m’énervent pas. Il fait très beau et le soleil me
chauffe le visage. J’ai su toute ma vie que je
mourrais un matin plein de soleil, un de ces matins
pendant lesquels l’idée de la mort ne passe pas par
l’esprit des gens (peut-être qu’elle passe devant
ses yeux, comme elle a fait devant tout ce petit
univers). Toi, par exemple, tu es avec un de tes amis, (Angelo?
Josep?), tu bois de la bière, tu ne penses même pas un
instant que...
L’ambulance
est arrivée (quatorze minutes et treze secondes après
l’accident, quel record!). Il en sort deux
brancardiers pleins de speed. On peut entendre les
exclamations habituelles: «Ah! oui, c’est maintenant
que vous arrivez!», et «oh, là, quelle vitesse!».
Ils me font la manoeuvre cardiaque devant les yeux
attentifs des gens et ils me soufflent dans la bouche
sans le courage de fermer ce qui reste de mon nez. Ils
me mettent sur la civière, dans l’ambulance. Non, je
ne fibrile pas. Seulement dans l’ambulance, loin des
oreilles rapporteuses, ils font leur diagnostique: elle
est morte. De toutes façons ils mettent en marche la
sirène stridente, ils volent sur les rues que je ne
peux pas reconnaître. Un d’eux cherche quelque chose
dans la poche de mon gilet. Il trouve ma carte
d’identité. Je ne sais pas décrire cette tranquillité,
le calme qui s’infiltre dans chacun de mes membres, la
légèreté d’un corps qui est suspendu à la
substance solide intangible. Je ne me gêne même pas
quand, de très très loin m’arrivent ces paroles
retenues à la limite entre l’énervement et la
routine professionnelle. Ces paroles lues qui disent
simplement: «Alice Perpignan, elle habitait à la rue
de l’Argent. Elle avait seize ans».
Et
je ne sais pas qui est Alice, ni n’ai jamais connu un
Marc épileptique.
|