Arc-46: Cultura 
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Premi Maupassant.  UAB, 2000

 


Llucia Ramis Laloux

"Le Bus". LLucia Ramis Laloux. Barcelona, maig del 2000

Llucia Ramis, Primer Premi del concurs Maupassant, mots passants de l'any 2000 per "Le bus", un relat breu en llengua francesa. El concurs estava organitzat pel departament de Filologia Francesa de la UAB i l'Aliance Francesa. Enhorabona.



Je me déteste quand je m’allume un stylo et après, quand le goût du plastique imprègne mes poumons, je laisse la cendre dans la tasse pleine de café que, en plus, j’ai oublié sur le feu et il est brûlé. Je me déteste quand je n’ai pas les mains suffisantes pour fumer, t’écrire et boire du café, et j’aimerais bien être le poulpe du jardin que les Beatles évoquent à la radio. Les jours comme celui-ci c’est normal que je fasse tomber un livre par terre, et quand je m’incline pour le prendre, je fais tomber les lunettes de soleil, et quand je m’incline pour les prendre alors je fais tomber mon dossier, il s’ouvre, et la rue se couvre d’araignées qui se pressent pour se réfugier sous les roues, et dans les magasins de vêtements chers.

Alors je reste immobile, en regardant les âmes charitables (ou en peine) du lundi matin qui courent comme des folles derrière les araignées. Ensuite ça m’amuse d’être un foutu désastre, être seulement une pelote de cheveux ébouriffés et sans toilette. Et je rigole, un peu hystérique au coin de Gran de Gràcia. Le rire insistant ne me permet pas d’entendre le bus, qui ne réduit pas sa vitesse parce qu’il n’a ni arrêt ni feu rouge et il klaxonne épouvanté...

La mort est comme ça, pleine de papiers, d’araignées, de gens et de camions. Aujourd’hui, être morte ne me fait rien. Je suis en partie incrustée dans les feux avant du bus d’une ligne que je n’ai pas eu le temps de découvrir. La vérité est que je m’en fiche pas mal d’avoir le nez en purée et quatre ou cinq trous à la bouche qu’on ne peut pas voir parce que, de chaque dent arrachée, il en sort un sang noir et dense, en caillots. L’autre partie de mon corps a rebondit sur le parechocs, et elle s’est traînée quatre ou cinq mètres sur le bitume. J’ai la jupe et les culottes déchirées, et on peut voir mon cul tout plein d’égratignures. C’est égal. Tu ne me reconnaîtrais pas avec la pommette droite enfoncée, la mandibule décrochée, les dégoulis de sang enragés qui me glissent sur le cou mais ne me chatouillent plus. La vérité est que les jours comme celui-ci où je me déteste tellement, ça ne me fait rien d’être une morve dans le coin le plus aigre d’un matin de travail.

C’est curieux d’observer comme les autres souffrent pour toi. Dans le quadre de ton indifférence tu vois tous ces visages, préoccupés et terrorrisés: des femmes qui couvrent les yeux de leurs enfants (il y a des heures qu’ils devraient être en classe); des hommes qui veulent dominer la situation et crient que quelqu’un appelle une ambulance; le chauffeur, qui frappe sa tête contre la porte de son bus et se répète qu’il aurait pu l’éviter. Et, entre temps, on entend sonner les cloches, ponctuelles et imperturbables, comme tous les jours. Le charcutier, la vendeuse de marrons, les employés de la banque... tout le monde regarde le spectacle de son établissement mais sans le courage de le quitter.

Et les autres curieux qui, en allant au train ou chez le coiffeur, regardent du trottoir, et essayent d’effacer la flaque de sang de leur mémoire. Mais c’est un sang tellement rouge, j’ai un sang tellement rouge, qu’il saute à leur rétine, il les éblouit. Une vieille femme pleure assise sur la marche d’une vitrine. Un inconnu l’embrasse. Mes notes du cours ont une dévotion bizarre pour mes liquides et se salissent de globules morts.

Les voitures qui sont au premier rang sont arrêtées et vides, leurs conducteurs marchent d’ici à là-bas en gesticulant et en parlant très vite. Les voitures qui sont derrière ne comprennent rien. Tu vois? Même morte je suis absolument chaotique.

Ensuite on écoute les premières sirènes. C’est amusant d’être la protagoniste d’un dénouement qui est, de toutes façons, inévitable. C’est amusant de voir tout le monde mal à propos. Définitivement ils perdent leur temps en croyant qu’ils font quelque chose d’important. Je suis morte. Et je ne suis pas morte comme aux jeux d’enfants où on tendait les bras et les jambes, allongés avec la langue hors de la bouche. On comptait jusqu’à dix et on reprenait notre jeu. Je me souviens qu’une fois Marc est resté allongé très longtemps et de sa bouche il n’en sortait pas une langue mais une bave jaune très désagréable. Après ça Marc a mis ses yeux en blanc et il bougeait comme si la terre brûlait. La maîtresse nous a grondé avec des cris épouvantables, elle disait que Marc avait une maladie très grave et qu’on devait faire très attention. Ensuite elle a pleuré. Je n’avais jamais vu pleurer la maîtresse, mais le chapitre de Marc est un sujet qu’on va laisser de côté. Je suis morte et tous ces gens là devraient aller tout de suite au travail, sinon peut être qu’ils vont provoquer des pertes irréparables dans la chaîne de production de notre système capitaliste.

Un policier qui me lit l’esprit dégage la foule «Allez, allez, il n’y a rien à voir ici». Il se trompe, l’ami! Je suis morbide! Tous ces films que ces gens voient en differé et qui remplissent leurs cellules photoélectriques de violence...maintenant ils ont le sang en direct, la mort en direct! Les odeurs. Parce que la mort a une odeur offensive, une odeur pénétrante qu’il est très difficile d’arracher du nez. Ils se moucheront pendant toute la journée, mais je serai là, défaite, sale et cassée, dans leurs fosses nasales. J’aime être déformée. Se rappeler du visage d’un mort doit être une chose traumatique. Avoir le visage tout plein de sang et de cheveux me soustrait de l’identité. Ça me fait objet.

Pol et Laia sont arrivés. Ils viennent du supermarché avec le panier plein de pommes de terre. Ils regardent d’un regard de matin quotidien. Je suis contente d’avoir mis ma nouvelle robe, comme ça ils ne me reconnaîtront pas. Je ne sais pas comment Pol réagirait, on a vêcu ensemble pendant deux ans. Il semble imperturbable; nerveux, mais insensible. Laia pleurera. Elle pleure toujours, même au cinéma. En tous cas Laia va être la plus forte, finalement: la mort de son père, il y a deux ans, lui a montré (brutalement) comment elle doit se comporter. C’est curieux de voir comme tous ces gens, les cris, les klaxons, la police, les sirènes, ne m’énervent pas. Il fait très beau et le soleil me chauffe le visage. J’ai su toute ma vie que je mourrais un matin plein de soleil, un de ces matins pendant lesquels l’idée de la mort ne passe pas par l’esprit des gens (peut-être qu’elle passe devant ses yeux, comme elle a fait devant tout ce petit univers). Toi, par exemple, tu es avec un de tes amis, (Angelo? Josep?), tu bois de la bière, tu ne penses même pas un instant que...

L’ambulance est arrivée (quatorze minutes et treze secondes après l’accident, quel record!). Il en sort deux brancardiers pleins de speed. On peut entendre les exclamations habituelles: «Ah! oui, c’est maintenant que vous arrivez!», et «oh, là, quelle vitesse!». Ils me font la manoeuvre cardiaque devant les yeux attentifs des gens et ils me soufflent dans la bouche sans le courage de fermer ce qui reste de mon nez. Ils me mettent sur la civière, dans l’ambulance. Non, je ne fibrile pas. Seulement dans l’ambulance, loin des oreilles rapporteuses, ils font leur diagnostique: elle est morte. De toutes façons ils mettent en marche la sirène stridente, ils volent sur les rues que je ne peux pas reconnaître. Un d’eux cherche quelque chose dans la poche de mon gilet. Il trouve ma carte d’identité. Je ne sais pas décrire cette tranquillité, le calme qui s’infiltre dans chacun de mes membres, la légèreté d’un corps qui est suspendu à la substance solide intangible. Je ne me gêne même pas quand, de très très loin m’arrivent ces paroles retenues à la limite entre l’énervement et la routine professionnelle. Ces paroles lues qui disent simplement: «Alice Perpignan, elle habitait à la rue de l’Argent. Elle avait seize ans».

Et je ne sais pas qui est Alice, ni n’ai jamais connu un Marc épileptique.

 

 

 

 

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